Filipa (39 ans), Alexia (4 ans)

Nous terminons la saga des stories 2019 avec celle de Filipa. Diagnostiquée à l’âge de 32 ans avec un cancer du sein triple négatif, Filipa s’est battue comme une championne et est en rémission complète depuis 1 an. Elle a aujourd’hui 39 ans, une petite fille de 4 ans en pleine santé alors qu’elle devait être stérile. Comme quoi, la vie est imprévisible et l’histoire de Filipa est porteuse d’espoir, d’amour, de gratitude et de persévérance. Des valeurs fondamentales que nous mettons parfois, égoïstement, de côté. C’est donc sur cet « Happy Ending » que nous finissons l’année et que nous vous donnons rendez-vous en 2020 pour de nouvelles histoires de femmes inspirantes.

Filipa, peux-tu te présenter en quelques mots ?
J’ai 39 ans. Je suis née au Portugal et suis arrivée en Suisse à l’âge de 2 ans. J’ai vécu toute ma vie à Genève. J’ai fait l’école de commerce et me suis dirigée dans le domaine bancaire. Après 15 ans, j’ai donné ma démission afin de me réorienter dans le domaine des ressources humaines et de l’insertion professionnelle. Une décision réfléchie et assumée mais si j’avais su ce que j’allais traverser très peu de temps après, j’aurais attendu un peu.

Que s’est-il passé ?
On m’a diagnostiqué un cancer du sein.

Comment l’as-tu appris ?
Par chance ! Était-ce un hasard ? Probablement pas (sourire). J’étais à la maison et je me suis prise sans faire exprès mais assez violemment le cadre d’une porte. J’ai eu très mal au sein et un hématome est apparu. En regardant de plus près et en le touchant, j’ai senti une boule. Jamais malade et pourtant pas de nature inquiète, j’ai quand même appelé mon gyneco pour prendre rdv en me disant que ce serait l’occasion de faire le contrôle annuel. Celle-ci a en effet constaté la boule et d’abord pensé à un kyste. Une ponction a été faite puis une IRM qui a finalement confirmé le cancer.

Comment as-tu réagi ?
Sur le moment, je n’ai pas réagi, je ne comprenais pas… C’était irréel. Au moment de l’annonce, je n’étais pas seule comme si mes proches et moi-même savions que ça allait être grave. Après une phase de choc assez courte, il y a eu l’acceptation avec l’enclenchement du mode “survie”. Mourir n’était pas une option ! La colère est venue bien plus tard… Elle a été mon moteur.

Tu as dit que tu venais de démissionner, comment as-tu fait ?
Oui, en novembre j’ai appris la mauvaise nouvelle. Heureusement, je venais de me lancer dans les démarches d’inscription au chômage et pu ainsi bénéficier de l’assurance perte de gain mais sinon, je ne sais sincèrement pas ce qu’il se serait passé ! A l’époque, je n’avais pas une grande connaissance du filet social genevois et de toutes ses possibilités.

Il existe plusieurs formes de cancer, qu’on dit les médecins sur le tien et quel traitement ont-ils mis en place ?
Ils m’ont dit que j’avais un cancer triple négatif qui est la forme la plus invasive et agressive avec des métastases qui se propagent dans le corps très rapidement. N’étant pas encore consciente de la gravité de mon état (on était au mois de novembre), j’ai demandé aux médecins si on pouvait attendre la fin des fêtes de Noël pour la première opération (ganglion sentinelle et pose du cathéter, appareil relié au cœur) et commencer les traitements de chimiothérapie. Hors de question, il fallait commencer le traitement immédiatement. En deux semaines, tout le protocole était en place.

Dans la foulée, ils m’ont annoncé que je risquais de devenir stérile à cause des traitements de chimiothérapie. Ils m’ont alors proposé d’aller à Paris congeler mes ovocytes ce que j’ai fait.

Malgré la taille de la tumeur qui ressemblait déjà à une mandarine, ils ont préféré ne pas opérer tout de suite afin de ne pas devoir faire une ablation de mon sein. J’ai donc commencé la chimio à raison d’une cure toutes les deux semaines pendant 5 mois avec l’objectif de réduire au maximum la taille de la tumeur avant de l’opérer. Ils ont réussi à garder l’enveloppe de mon sein, une chance. Une deuxième opération s’en est suivie puis séances de radiothérapie et à nouveau deux autres opérations.

Psychologiquement, comment tenais-tu ?
Tant que tu es dans le rythme effréné des traitements et que tu es encadrée par le corps médical, tu n’as pas vraiment le temps de te morfondre. Pour moi, le plus gros défi a été l’après cancer. On t’annonce que tu es en rémission ce qui est extraordinaire mais moralement tu as tenu, tenu et là tu lâches tout…Tu te retrouves seule face un processus de reconstruction de soi. La Filipa d’avant n’existait plus, tu repars de zéro… Ton corps change, la mutilation corporelle apparaît comme une blessure physique mais aussi narcissique dont les conséquences psychologiques ne sont pas négligeables. J’ai dû faire une croix sur ma chevelure d’avant, j’ai retrouvé un semblant de sourcils grâce au maquillage permanent, mon sein était déformé… Bref, je n’étais et je ne me sentais plus femme. J’ai fait une première opération de chirurgie réparatrice qui a, dans un premier temps, rempli la poche du sein mais qui n’avait pas du tout la même forme que l’autre. Je suis donc repassée une cinquième fois sur le billard il y a un mois et enfin je commence à me ressentir belle. Le processus est long.

Malgré la chimiothérapie, tu es tombée miraculeusement enceinte, comment ?
Ayant troquée mes règles contre les bouffées de chaleur de la ménopause, je m’étais faite à l’idée de ne jamais être maman. Pour le corps médical, j’étais devenue stérile. Du coup, aucune raison de se protéger. Il faut savoir qu’après un cancer du sein, il est déconseillé de reprendre la pilule afin d’éviter une récidive. 9 mois après la fin des traitements, j’étais enceinte, symboliquement c’est assez puissant. Comme j’avais des nausées et que j’étais fatiguée je me suis décidée à faire un test, persuadée qu’il serait négatif… En tout, trois tests. Ils se sont tous révélés positifs (sourire), j’étais enceinte de 4 semaines. Là, tout s’est accéléré. Que faire ? Nous étions partagés entre excitation et craintes. Quelles allaient être les conséquences des métaux lourds de la chimio sur le fœtus ? Les médecins des HUG n’avaient jamais été confrontés à cela. J’étais la première à tomber enceinte aussi peu de temps après la fin des traitements. Ils étaient incapables de nous dire si le bébé se développerait normalement et quels étaient les risques de malformations. On a accepté de prendre le risque.

Comment s’est déroulée cette grossesse ?
Très surveillée. J’étais épuisée. Mon corps n’avait pas commencé à se remettre des chimio et des opérations que les hormones sont venues tout chambouler même si, cette fois-ci, pour la plus belle des raisons (sourire).

Ta fille Alexia a maintenant 4 ans, comment te sens-tu ?

Très bien. Cela me touche toujours beaucoup d’en parler. Le faire aujourd’hui via cette Interview fait partie de la fin du processus de reconstruction. Le cancer m’a changé et rendu plus forte. Je me sens finalement plus alignée et épanouie. Après une épreuve comme celle-ci, tout change : ta vie, tes valeurs et tes envies. Tu fais le tri (gens, choses, situations…) et fuis tout ce qui pourrait être toxique ou compliqué. Il y a ma vie d’avant le cancer et il y a celle de maintenant. Quand tu frôles la mort, tes perceptions sur certaines choses de la vie se transforment et tu réalises à quel point elle est précieuse.

Si tu devais définir la maternité en 1 mot ?
Responsabilités.

Quelle relation as-tu avec Alexia ?
Je dirais normale, saine et pleine d’amour. Il est important pour moi qu’elle puisse exprimer ses émotions et que celles-ci soient accueillies. J’aime qu’elle soit libre… Bien sûr, un cadre et des limites claires sont nécessaires mais toujours avec bienveillance.

Lui as-tu expliqué la maladie ?
Oui et non, en partie, avec ses mots.

Qu’est-ce qui t’a donné la force et l’énergie de te battre durant tout le traitement ?
Mon envie de vivre, plus forte que tout. Il était inconcevable que je ne m’en sorte pas. Durant toute la maladie, j’ai appris à mieux me connaître et surtout à m’écouter.

Comment as-tu géré le regard des autres ?
Sincèrement, je m’en foutais. Au contraire, j’ai reçu énormément d’amour et de compassion ce que tu prends sans compter.

Éprouvais-tu le besoin d’en parler ?
Oui et non mais j’ai appris à demander et à m’écouter, chose que je ne faisais pas avant.

Aujourd’hui, pour souffler, te faire du bien, que fais-tu ?
Je médite, je fais du sport, je prends des bains aux huiles essentielles, je me fais masser. J’adore me (faire) chouchouter.

Tu as lancé un projet entrepreneurial, peux-tu nous en dire plus ?
Le cancer malgré son lot de souffrances amène également son lot de questionnements sur la vie. Le retour à l’emploi fut un grand défi. De plus, l’après maladie est aussi synonyme d’une tonne d’administratif à devoir gérer avec ta tête et ton corps qui essaient de se remettre tant bien que mal de toute cette aventure. J’avais envie de donner plus de sens à ma vie, de contribuer à quelque chose de plus grand que juste être centrée sur ma personne. Mes différentes formations, les rencontres, mon expérience en tant que coach en insertion professionnelle au sein de Geneva Business News ont semé des graines. Le décès de ma mère en 2017 a été le coup de pied pour passer à l’action.

Lors d’une formation en PNL, j’ai rencontré Mireille, aujourd’hui une grande amie et mon associée. On a tout de suite eu un excellent feeling. Ensemble, nous avons créé JobCrafting Sàrl. Nous accompagnons les entreprises à faire du bien-être et de la qualité de vie au travail un axe stratégique. Je travaille à 50% ce qui me permet de profiter de ma fille et de la vie tout simplement.

Quel message souhaiterais-tu faire passer ?
Un message d’espoir, d’amour, de gratitude et de persévérance. Que dans chaque expérience de la vie, quelle qu’elle soit, nous avons en nous les ressources (parfois insoupçonnées) pour y faire face et en tirer quelque chose de positif.

Filipa, que peut-on te souhaiter de meilleur aujourd’hui pour demain ?
La santé !

Des nouvelles de Filipa un an après notre interview: